Il est déjà 19 heures. Les participants à l’événement convergent vers la salle à manger pour un cocktail bien mérité. Audrey est bluffée : la diversité des profils est incroyable et elle a encore tellement de questions à poser ! Le champagne est idéal pour nouer des liens et elle profite des nombreux échanges qui se créent autour d’une coupe pour en savoir un peu plus sur les parcours des uns et des autres.

Coach depuis plusieurs années, Annabelle Dietrich ne cache pas son étonnement d’avoir rejoint cette profession, elle qui est issue du monde de l’industrie.

– Comment j’en suis arrivée là ? Complètement par hasard. Ce n’était pas du tout prévu. Je travaillais en tant qu’ingénieur dans l’automobile dans une joint-venture entre PSA et Siemens VDO. Siemens a vendu sa branche Automotive à Continental, PSA en a profité pour partir et Continental nous a délocalisés. On a eu un PSE intéressant avec, si on voulait, une formation pendant un an. Alors quoi faire ? J’avais déjà un bac + 6. On m’a proposé un bilan de compétences, ce que j’ai accepté pendant que j’étais encore là-bas. Au bilan de compétences, la consultante m’a annoncé : « Je ne peux rien vous dire parce que vous êtes à moitié partout, donc il n’y a rien qui se dégage. » Merci, c’est gentil ! Elle m’a proposé : « Je vous verrais bien coach. » Bon ! Pourquoi pas ? J’ai des amis qui étaient devenus coach trois à quatre ans plus tôt, et moi-même j’avais été coachée cinq ans avant et trouvé cela intéressant. J’ai cherché une école où il y a avait un peu de management.

Philippe Mandon a vécu plusieurs vies avant d’arriver au métier de coach.

– Après réflexion, c’est la direction d’une société de formation qui m’a amené à m’interroger sur le lien et la relation : dans un premier temps avec l’outil de médiation, et ensuite avec le coaching. Moi-même cherchant un coach, j’ai rencontré des gens formidablement équipés en outils, mais je ne sentais pas d’existence d’un lien humain bienveillant et ouvert vers l’autre, ou alors je sentais chez les personnes rencontrées une déstructuration intérieure qui me faisait peur : j’ai trouvé des rationnels – des utilisateurs d’outils – ou des illusionnistes – c’est du moins mon ressenti. J’ai découvert par l’expérimentation que mes ressources intérieures, en plus des outils, pouvaient m’amener au coaching.

Et au Québec ? L’approche coaching semble davantage tombée dans les mœurs, tant dans l’enseignement que dans le fonctionnement interne de l’entreprise. C’est du moins ce que confirme Louis Baron.

– Je suis psychologue de formation, j’ai suivi une formation hybride en psychologie clinique et psychologie industrielle et organisationnelle. En 2002 et 2003, je constatais un engouement dans les entreprises sur ces sujets. Il y avait un effet de mode mais peu d’écrits et d’études scientifiques. Si on tapait « coaching » sur internet, il y avait 70 livres qui sortaient chaque année, mais c’était assez le néant pour les articles scientifiques. J’ai fait ma thèse de doctorat sur le sujet et j’ai été engagé comme professeur en 2008 dans un département de RH.

Cet engouement touche peu à peu les grandes entreprises françaises, comme en témoigne Marie-Carole Lecercle, ex-directrice du service clients AXA Ile-de-France.

– Au début, le coaching était une technique pour manager mes équipes : j’ai changé ma façon de manager, puis je suis passée à la DRH d’AXA France pour développer le coaching interne. Et ensuite j’ai franchi le pas parce que je sentais que je devais le faire ! Suite à ma décision prise en 2010, j’ai créé mon cabinet en 2011.

Il n’y a pas que des « full-time coachs » qui s’intéressent à l’événement : Audrey a entendu dire qu’avant d’être un métier, le coaching est avant tout une posture. Ainsi Michel Jolly, associé chez Grant Thornton, a suivi lui aussi une formation de coach chez Pluridis-Pluralia.

– Je suis expert comptable, commissaire aux comptes. Mon métier n’est pas de faire du coaching en tant que tel, mais je pense que beaucoup d’intervenants dans le conseil sont des coachs en fait, ou bien ils utilisent la posture de coach pour assister leurs clients. C’est pour cela que j’ai fait cette formation il y a quelques années, car nous avons un double rôle : nous sommes à la fois des chefs d’entreprises et nous accompagnons nos clients sur des sujets liés à leur situation professionnelle et personnelle. Dans certains cas, c’est pour les aider à grandir. Dans notre profession, il y a une dimension de coach qui est informelle mais qui existe depuis très longtemps. Certains chefs d’entreprise, notamment dans les PME, sont assez seuls face à leurs difficultés. Nous sommes un peu comme les médecins de famille ou les curés de campagne.

Dominique Chalvin rit franchement : la métaphore est on ne peut plus appropriée dans son cas.

– Tout petit, je voulais être curé, prêtre ouvrier, pour aider les plus pauvres. J’ai d’abord travaillé comme ouvrier pendant deux ans. J’ai commencé à travailler dans l’organisation du travail pour faire des définitions de fonctions pour une société de conseil. A cette époque, il y avait la dynamique de groupe avec Robert Pagès, qui était à la Cegos.

La carte de visite de Dominique Chalvin parle pour lui : il a été le précurseur d’un grand nombre de techniques utilisées encore aujourd’hui dans le coaching.

– A la Cegos, je voulais quelque chose de facile à appliquer. J’appelais cela la pédagogie du choix avec plein de solutions pour arriver à la recette pratique et « sur-mesure ». J’ai commencé les premiers stages « Styles de management » en amenant l’idée qu’il n’y avait pas qu’une façon d’agir. Je les ai adaptés en France avec également du temps pour des jeux de rôles. Les personnes formées partaient avec plein d’idées pratiques. Dans les années 1980, on allait aux Etats-Unis voir ce qui se faisait. C’est en découvrant le terme assertiveness que j’ai créé un stage « L’affirmation de soi ». J’ai ensuite participé à un nouveau stage en Belgique sur l’Analyse Transactionnelle, animé par des Américains. C’est là que j’ai connu Vincent Lenhardt. Ensuite, il y a eu la PNL, puis je me suis intéressé au cerveau – le modèle Herrmann. Je l’ai repris et adapté en proposant un large choix de cartes avec la possibilité d’en créer d’autres. Je l’utilise beaucoup aujourd’hui dans les coachings. Enfin, j’ai découvert la méthode de Schultz aux Etats-Unis et je l’ai ramenée à la Cegos en faisant former une de mes collaboratrices.

Audrey est bluffée : alors que rien ne semblait le prédestiner au coaching, Dominique Chalvin en est devenu l’encyclopédie vivante !

Dimitris Oikonomidis a écouté Dominique Chalvin avec un vif intérêt. Agé d’une trentaine d’années, il pense à entamer une formation de coach. Il a commencé sa carrière comme consultant en organisation dans le secteur bancaire. C’est un événement précis, très marquant, qui l’a ouvert au monde du coaching.

– J’ai été confronté à une dame qui était vers la fin de sa carrière, qui avait toujours travaillé de façon classique dans une agence. Moi, j’arrivais en tant que consultant, très jeune, je devais lui expliquer la vie, que tout change, qu’il faut être proactif avec une approche commerciale pour vendre des produits. Cela se matérialisait pour elle avec un changement de son quotidien : le guichet disparaissait. Elle ne faisait plus de transactions mais on lui demandait d’aller au-delà. C’était un choc pour elle et elle était en larmes. J’ai géré tant bien que mal. Quand je regarde en arrière, c’était vraiment quelque chose de très fort. Je réalise après avoir travaillé sur plusieurs projets de réorganisation, de conduite du changement, que ce qui m’intéresse le plus, ce qui me donne le plus de plaisir, c’est le contact humain, la gestion des conflits plus que le côté technique.

Après avoir intégré un grand groupe français de Banque-Assurances, il a demandé à suivre une formation au coaching. Il veut être partie prenante de l’évolution au sein de son entreprise et est persuadé que, dans le management de demain, la posture de coach va s’avérer de plus en plus nécessaire.

– L’objectif est de passer du manager expert à une posture différente où le manager s’affirme non seulement parce qu’il est capable de donner des réponses, mais aussi parce qu’il a des compétences managériales, parce qu’il est capable d’accompagner, de développer ses équipes, de créer les bonnes interactions.

Audrey brûle d’envie de partager toutes ses impressions avec Marie Garruet, qui est plongée dans une conversation animée avec Lionel Costes. Audrey ne peut résister à la curiosité d’interroger celui-ci sur son parcours. Elle n’est pas déçue du voyage : le franc-parler de Lionel est décapant.

– J’ai une grande aversion pour le storytelling, que je considère comme un mensonge organisé qui consiste à se raconter rétrospectivement comme si on avait toujours maîtrisé sa trajectoire. Moi, j’ai le sentiment de n’avoir jamais rien maîtrisé. Je ne suis pas formellement formé au coaching, je ne suis agréé nulle part, je n’ai aucune affiliation. Par contre, j’ai passé 25 ans à m’interroger sur le travail, à le vivre avec des petits boulots, puis comme patron RH pour un groupe américain, manager d’équipes, j’ai fait de l’insertion, monté des associations, des boîtes…

– Et comment êtes-vous devenu coach ?

– En 1991, Martine Aubry a créé le bilan de compétences. C’était à l’interface entre l’individu, sa singularité, et le monde qui l’entoure. Je me suis mis à faire cela et de fil en aiguille, j’ai accompagné les individus au-delà de leur réorientation professionnelle. C’est comme ça que cela s’est fait et je n’ai jamais eu de carte de visite avec coach –seulement depuis quatre ans. Le mot « coach » pour moi est une désignation sociale : « Je suis coach si vous voulez ». Je préfère : « Si vous voulez savoir ce que je fais, je vais vous le dire ».

Il réfléchit longuement puis assène sa conclusion avec un large sourire.

– J’aide les gens à se réconcilier avec eux-mêmes dans une société où on passe son temps à être jugé, mesuré, sanctionné, isolé des autres, à générer de la solitude sociale.

Audrey en reste bouche bée : le moins qu’on puisse dire, c’est que ce tour d’horizon des voies qui mènent au coaching se boucle avec un discours « cash ».

 

Il est 21 heures 30, et Audrey Martin reçoit un appel : c’est Alexandre Cortes qui vient aux nouvelles.

– Alors, comment ça se passe à « Coaching Meeting » ?

– C’est trop.

– Comment ça, trop ?

– Trop d’infos, trop de trajectoires de vie surprenantes, trop de personnalités hors normes. Je suis submergée.

– C’est ça, l’intérêt, non ? Sortir des sentiers battus.

– Peut-être, mais là je reçois tellement d’un coup… Je me dis qu’il me faudrait cinq vies pour comprendre ce que certains ont réalisé en quelques années.

– Cinq vies, c’est beaucoup. On peut déjà faire pas mal de choses en une seule.

– ça se voit que tu n’es pas à ma place ! s’exclame Audrey légèrement agacée. Je venais pour chercher des réponses sur une nouvelle organisation du travail, et me voilà dans ma chambre sans trop savoir par quel bout commencer.

– Certains ont déjà réfléchi à la question. Tu as entendu parler de l’entreprise libérée d’Isaac Getz ?

– Bien sûr, c’est génial. Mais là on est dans l’humain. Et l’humain, ça ne tient pas dans les deux cents pages d’un livre. C’est beaucoup plus que ça.

– C’est-à-dire ?

– Eh bien, c’est à la fois très simple… et beaucoup plus compliqué.

– J’avoue que j’ai du mal à te suivre.

– Moi aussi. Je t’ai dit que j’en ai pris plein la…

– Pourquoi est-ce si compliqué ? la coupe Alexandre.

– Parce que chaque cas est particulier. Et qu’il faut trouver le bon équilibre entre la singularité de l’individu et les exigences du travail dans une organisation.

– Il y a des méthodes, non ?

– Oui, c’est l’objet de la deuxième journée de l’événement : que proposent les écoles de coaching en terme de formation, et quels sont les profils des gens qui suivent un coaching ? Marie m’a dit qu’on allait rencontrer un maximum de gens.

– Excellent. Tu vas pouvoir y voir plus clair.

– J’espère.

Audrey raccroche, mais elle a du mal à trouver le sommeil. Les mots tournent dans sa tête, les visages valsent devant ses yeux. Et pourtant… elle se dit que cela fait des années qu’elle n’a plus été stimulée à ce point par des rencontres professionnelles. Et au moment de basculer dans le sommeil, elle doit bien convenir qu’elle est plutôt impatiente de se réveiller.

 

Prochain épisode N°6  : Quels profils pour les futurs coachs ?               

Chaque semaine, je publie deux nouveaux épisodes qui vous permettent de lire et de découvrir patiemment Socrate avait-il un coach. Si vous souhaitez aller plus vite, il suffit de cliquer ici !


 

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