Y a-t-il quelqu’un pour certifier ?

Audrey rejoint Marie, qui lui glisse à l’oreille :

– Je sens qu’il va y avoir du sport.

Olivier Dupuis, qu’on sent un peu tendu, évoque le débat récurrent qui entoure les questions des certifications, des accréditations et le rôle des associations de coaching.

– Ces associations se sont créées dans l’objectif de professionnaliser et aussi promouvoir le coaching. Il y a aujourd’hui en France trois grandes associations, qui regroupent la majorité des coachs exerçant soit à titre principal soit de façon plus ponctuelle : SF Coach, la plus ancienne ; ICFF, la section française de l’International Coaching Fédération – ICF ; et la plus récente, EMCC – European Mentoring and Coaching Council – à vocation européenne, qui possède elle aussi une antenne en France. Il existe de nombreuses démarches d’accréditation, de labellisation et de certifications à la fois des écoles et des coachs. A vrai dire, on s’y perd un peu dans ce dédale !

A voir la tête des DRH présents, Audrey comprend que le sentiment d’Olivier Dupuis est assez largement partagé.

– Il est à noter qu’en 2012, continue l’organisateur, ces trois grandes organisations se sont réunies pour créer un site internet commun. Leur objectif, je cite, est de « clarifier les pratiques qui existent sur le marché du coaching en partageant une même communication pour défendre, promouvoir et structurer le métier de coach professionnel. » On y trouve une déclaration commune donnant des points de repères pour identifier les caractéristiques d’un coach professionnel.

Audrey chuchote à l’oreille de Marie.

– Je comprends pourquoi tu prends autant de temps à choisir les coachs qui interviennent dans la boîte.

– Ma foi, répond Marie, on peut très bien sortir d’une école X ou Y avec un certificat de cette école. Mais qui dit que cette école est vraiment sérieuse ? Et que la formation est de qualité ?

– C’est vrai, dit Audrey, tout comme on peut être un excellent coach sans avoir mené une démarche d’accréditation auprès d’une association.

– Et a contrario, on peut se payer des dizaines de formations, être bardé de certificats, être accrédité partout mais n’avoir rien à faire dans le coaching. Tu comprends pourquoi je t’ai dit que ça allait être sportif.

Olivier Dupuis donne la parole à Danièle Darmouni, une des rares à avoir fait accréditer son programme de formation par ICF. Pour elle, c’est un point essentiel dans la crédibilité d’une école de coaching.

– Ce que j’avais vu pour les consultants, c’est que si vous n’aviez pas une certification internationale, quelle qu’elle soit, vous ne pouviez pas intervenir dans certains groupes internationaux. Ils préféraient faire venir des anglophones. Je me suis dit : pour le coaching, ce sera pareil, si on veut travailler dans le monde il faudra montrer patte blanche. Donc j’ai accepté de faire cette folie d’une accréditation à l’anglo-saxonne. On dit que les Français sont procéduriers, mais ils n’ont pas vu ce que les Américains sont capables de faire…

Olivier Devillard, fondateur de l’IFOD, va tout à fait dans le sens de Danièle Darmouni. Il faut dire qu’avec SF Coach, il a été l’un des précurseurs sur la question de la certification en France.

– En 1995, une dizaine de personnes se sont réunies pour créer la première association professionnelle de coachs : la SFCoach. L’objectif était de protéger et de donner ses bases à une nouvelle profession. Cette association devait pousser les coachs à se développer professionnellement, estimant que l’avenir du coaching et sa légitimité étaient en jeu. Nous avons alors mis en place une déontologie et un système de titularisation exigeant : il consiste, après établissement d’un dossier, à se soumettre à l’examen de ses pairs qui constatent l’expérience, le niveau de professionnalisme et le travail sur soi-même.

Yvon Chouinard a beau présider ICF Québec, il fait preuve d’un pragmatisme très anglo-saxon vis-à-vis de cette problématique.

– C’est venu un peu plus tard parce que dans notre firme, il y avait cette idée initiale que la certification, ce n’était pas sérieux, trop facile à obtenir, et que dans le fond la crédibilité ne venait pas de la certification, mais de notre profil, de notre expérience. Il y avait même une impression que si vous connaissiez les bonnes personnes, vous pouviez l’obtenir assez facilement. C’était peut-être même vrai à certains égards. Un jour, le président d’ICF Québec nous a appelés pour nous rencontrer, et quelques-uns d’entre nous ont dit : pourquoi pas ? Par la suite, je suis même devenu président d’ICF Québec. Mais au départ, dans notre firme, ce n’était pas perçu comme un élément essentiel pour faire du coaching dans les entreprises.

– Est-ce que ça l’est devenu ? demande Danièle Darmouni.

– ça l’est un peu plus aujourd’hui, surtout dans les cas d’appels d’offre. Elles vont normalement exiger une certification de la part des coachs. De toute façon, on ne répond même plus à certains appels d’offre parce que c’est trop encadré, les tarifs sont moins élevés… On préfère être à l’extérieur de ces processus. Nous avons quand même des mandats de coaching parce que les cadres supérieurs ont leur propre budget, souvent c’est eux-mêmes qui décident et les tarifs sont beaucoup plus élevés. Dans notre cas, la certification en coaching exécutif est plus ou moins nécessaire. C’est parfois un atout. Toutefois, les gens le demandent rarement, voire jamais.

A priori donc, pense Audrey, la certification fait partie des démarches incontournables… mais son petit doigt lui dit que ce bel unanimisme ne va pas durer longtemps. Le dernier intervenant de la table ronde, Thierry Chavel, ne partage pas l’avis des trois autres participants.

– La certification est un plus dans le monde anglo-saxon, admet-il, mais je me méfie des associations professionnelles. C’est bien pour fédérer des praticiens. Ce sont parfois des plateformes commerciales. Si on ne peut plus s’appeler coach, on s’appellera autrement. Je trouve qu’une accréditation est illusoire, comme si l’auto-école donnait elle-même le permis de conduire, il y a une banalisation qu’ont connue aussi bien la psychanalyse que le conseil en management.

– Mais on ne peut nier, intervient Olivier Dupuis, que cela offre une certaine garantie pour le coaché tout en assurant une certaine crédibilité pour les métiers du coaching.

– C’est une profession qui est encore en gestation, difficile à cerner. Il y a autant de coachings que de coachs. Je fais confiance à l’être humain, et j’observe la maturité des clients qui savent si leur coach est professionnel ou non.

Le brouhaha dans la salle est général et aussitôt, dix mains se lèvent. Alain Cardon, de Métasystème Coaching, renverse la métaphore de Thierry Chavel.

– Si vous allez dans une école de conduite automobile, ce n’est pas l’école qui vous donne votre permis à la sortie, idem pour passer le bac. C’est le B-A-BA, de ne pas être juge et partie prenante. Il faut donner un certificat de présence puis, quand l’élève se sentira prêt, il ira passer un examen ailleurs, à l’ICF. C’est plus clean.

Soudain, les réactions sont encore plus tranchées dans l’assistance et dix autres mains se lèvent. Guillaume Thouvenel s’appuie sur sa pratique pour venir à la rescousse de son directeur de formation.

– Mes clients ne sont pas sensibles à la certification ou au diplôme, à part dans les parcours de référencement. Mon acheteur-type n’a jamais acheté de coaching, et le patron de PME va fonctionner au feeling.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Michel Nadeau ne partage pas ce point de vue, au risque d’en froisser certains.

– Au cours des quinze dernières années, de nombreux coachs se sont autoproclamés coachs. D’autre part, il y a de plus en plus d’entreprises qui exigent la certification car elles se sont rendu compte qu’il y avait une différence importante dans les résultats avec des coachs certifiés. Au Québec, c’est ICF qui jouit du plus grand prestige. Dans notre cabinet, on exige d’aller chercher son premier niveau d’accréditation pour pouvoir faire du coaching. C’est important pour nous car la certification amène une certaine structure, un code de déontologie et une certaine reconnaissance du marché.

Pas de solidarité québécoise sur la question : Louis Baron est plus que dubitatif vis-à-vis des positions de son compatriote.

– La certification ICF est de plus en plus demandée d’après certains coachs, et a priori pour se positionner dans un marché un peu fouillis. Mais ce n’est pas difficile de les obtenir si on est prêt à allonger l’argent. Et même s’il faut 100 heures de coaching pour devenir ACC avec 75 % d’heures rémunérées, je ne suis pas toujours convaincu que c’est un gage de qualité.

Cette fois, on pousse de hauts cris. Le débat s’internationalise un peu plus avec Nathalie Ducrot, présidente d’ICF Suisse.

– J’observe des dérives et des déviances qui frisent le manque d’éthique. Quand quelqu’un décide : « Je vais créer une formation de coaching, je vais la proposer », ensuite il faut l’amortir, c’est une question de business. Donc, il faut attirer des élèves… qui deviennent avant tout des clients. Il peut arriver que le processus de sélection des élèves soit douteux, tout comme celui de validation de la certification acquise. Il est tentant d’attirer un maximum d’élèves et de faire en sorte qu’ils repartent contents pour que le bouche à oreille fonctionne le mieux possible. Même s’il y a une formation en développement personnel, on est dans le business, pas dans le coaching.

Olivier Dupuis tente de dépassionner les débats.

– Pouvez-vous nous préciser en quoi consiste la procédure d’accréditation d’une école ?

– Ce n’est pas l’école qui est accréditée, corrige Nathalie Ducrot, c’est le programme proprement dit avec des pré-requis rigoureux et un suivi du déroulement et de la documentation. Le programme reconnu par ICF, ACTP, dispose de critères spécifiques validés avec soin par un comité. Il se penche sur tous les points de l’enseignement après que la première édition ait été délivrée, documentée, enregistrée, filmée et que les élèves aient été interviewés. Il ne s’agit pas de dire : je veux que mon programme de coaching soit accrédité, combien ça coûte ?

Olivier Dupuis espérait que les esprits s’apaiseraient avec cette explication circonstanciée. Mais une voix malicieuse propose : « Et si on demandait leur avis aux clients ? » C’est-à-dire aux DRH qui font appel à des coachs.

Guillaume Prate est assez bien placé pour porter un jugement sur cette question : il est à la fois coach interne à la Société Générale et psychothérapeute et superviseur de coachs au sein de son cabinet.

– La certification montre que la personne est passée par une école de coaching. Après, la certification d’une association comme par exemple ICF, EMCC ou SF Coach, c’est un plus. Ce n’est pas un pré-requis, notamment pour les coachs qui ont beaucoup d’ancienneté et d’heures de vols.

Aujourd’hui conseiller de dirigeants, François Eyssette a une longue expérience de DRH dans de grands groupes internationaux. Il n’y va pas par quatre chemins.

– Les certificats sont donnés par tout le monde. Ils ont tous leurs normes. Moi, je ne regarde même pas. Je demande ce que la personne a fait avant, ce qu’elle apporte aux gens, qu’est-ce qu’un coaching réussi… Après, on essaie puis on voit si ça marche. Dans mes dîners DRH du CAC40, on me parle d’un coach et je le vois. Quand on voit des personnes qui payent de leur poche un coach, c’est un bon critère.

Ce que confirme, malgré le tumulte, Christian Dupont, coach et animateur d’un club DRH :

– L’accréditation, elle est importante surtout pour les coachs, la plupart des DRH fonctionnent par réseau. C’est pour cela que c’est devenu un business.

En bon pratiquant de la systémique, Jacques-Antoine Malarewicz préfère élargir le champ.

– Peut-être que le DRH peut s’inquiéter de l’accréditation des coachs auxquels il fait appel, ce n’est pas une pratique « officielle » avec un diplôme d’Etat, même si certaines universités développent des cursus. C’est un peu la jungle. In fine, les mauvais ne tiennent pas la route : il y a une sélection naturelle.

Il hausse les épaules et conclut avec ironie.

– On est dans un marché : il y a bien des labels pour le poulet, je ne vois pas pourquoi il n’y en aurait pas pour les coachs.

Ce qui a le mérite de détendre l’atmosphère, sans faire cesser les discussions pour autant. Par chance, Olivier Dupuis a la bonne idée de demander à Olivier Lajous de conclure le débat : qu’espérer de mieux qu’un ex-officier de la marine nationale pour apaiser les conflits ?

Au risque de surprendre, l’ancien amiral rappelle l’une de ses maximes favorites : « Je ne suis pas un homme de parchemins, je suis un homme de chemins. » Et de préciser sa pensée :

– Aujourd’hui, il faut quasiment tous les deux ans prendre le temps d’un arrêt sur image et se demander ce qui s’est passé pendant ces deux ans-là, ce qui a bougé et comment on se repositionne. Je suis adepte de la formation « au fil de l’eau », je ne crois pas beaucoup aux diplômes qui remontent à vingt ans pour continuer à être un coach dans l’air du temps. Toutes les démarches de certification me mettent mal à l’aise : elles referment les possibles.

– Mais n’est-ce pas nécessaire pour empêcher les abus ? demande Olivier Dupuis.

– C’est l’éternel problème de toute démarche humaine. Il y aura toujours des gens qui en profiteront pour transgresser, donc on met des règles. Ce que j’aime beaucoup chez les Canadiens, c’est leur grande liberté. Ils arrivent à trouver le PPCM, le plus petit commun multiple, cette règle qui permet d’éviter les dérives inacceptables et qui en même temps n’est pas étouffante. Ce qui est toujours très pesant en France, c’est cette capacité à pondre de la loi et du décret, et de transformer une très belle idée en une idée dogmatique et technocratique.

Cette dernière phrase fait l’unanimité et c’est sur cette conclusion inespérée qu’Olivier Dupuis met fin à la table ronde.

Marie s’amuse de l’expression stupéfaite d’Audrey.

– Je t’avais prévenue : la question de la certification n’a jamais été tranchée dans le coaching.

– Est-ce une raison pour monter ainsi dans les tours ?

– Disons que les conseilleurs ne sont pas toujours les payeurs. Bien, je crois que nous avons mérité de faire une pause avant le dîner.

Audrey consulte le programme.

– J’ai vu qu’un cours de relaxation est prévu dans l’espace détente de l’hôtel. C’est providentiel, crois-moi, j’en ai le plus grand besoin.

– Personnellement, je préfère aller prendre un verre au bar. Mais tu as entièrement raison. Profitons de l’instant présent !

 

Prochain épisode N°13  : Thérapie or not thérapie ?

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