Thérapie or not thérapie ?

Audrey pousse un profond soupir en pénétrant dans une salle à la lumière feutrée, remplie de tapis et de coussins moelleux. La consigne est d’ôter ses chaussures et, avant toute chose, d’éteindre son téléphone. Enfin un peu de calme ! La prof de yoga sera un peu en retard, lui a annoncé une jeune fille qui fait partie de l’équipe d’organisation, mais ce n’est vraiment pas un problème pour Audrey qui savoure ces quelques moments de silence. Coup de chance : Sylvie Moreau fait son entrée dans la pièce. Elles ont sympathisé dès le premier jour et Audrey en profite pour faire part de ses impressions pour le moins… agitées. Ex-cadre dans une grande banque, Sylvie connaît bien ces périodes de tension. Elle a d’ailleurs beaucoup réfléchi à la question, ce qui a débouché sur sa décision de se former au coaching, à HEC dans son cas. Avec une condition particulière : entamer un travail thérapeutique.

– On le préconise ou c’est obligatoire ?

– C’est obligatoire. Ils demandent de démarrer en même temps. Je n’ai jamais entrepris de démarche de ce type-là, et donc du coup je me posais des questions sur les différents types d’accompagnement. C’est une optique que personnellement je trouve gage de qualités. C’est très impliquant à titre personnel et le fait d’accepter cette exigence veut aussi dire qu’on est prêt à être impliqué à ce point-là.

– Cela me paraît logique.

– Ce que je trouve primordial, c’est de se dire qu’une fois qu’on démarrera en tant que coach, on aura des situations où on en aura besoin, et que d’avoir le réflexe de faire appel à un thérapeute se génère aussi plus facilement une fois qu’on a déjà pris le pli, qu’on a déjà vécu cette rencontre thérapeutique…

– Comment cela se traduit-il concrètement ?

– On nous demande de glisser le nom du thérapeute dans une enveloppe fermée pour marquer cet engagement.

Guillaume Prate s’installe à son tour. Il se souvient que cette question avait fait l’objet d’un vrai débat dans le choix de sa formation.

– J’avais hésité entre Vincent Lenhardt – Transformance – et Danièle Darmouni – Mozaik. Transformance exigeait une thérapie en cours et je n’avais pas envie de reprendre une thérapie, donc j’ai choisi Mozaik. Puis finalement, j’ai repris une thérapie ! Toutes les approches de coaching sont inspirées de la psychothérapie. Quand j’ai commencé à pratiquer le coaching, je me suis posé la question de savoir quelle était la limite et c’est ce qui m’a amené à me former à la psychothérapie.

Bruno Bolle-Reddat les rejoint. Au fait, qu’en est-il d’Agileom sur le point du travail sur soi ?

– Nous n’exigeons pas une thérapie préalable à notre formation au coaching. Nous proposons un entretien et nous vérifions certains points pour évaluer la cohérence avec le projet professionnel de la personne. On demande par contre d’avoir un lieu de développement personnel et thérapeutique si le besoin s’en fait sentir pendant la formation.

Alain Cardon, directeur de Métasystème Coaching, vient de prendre place dans la salle. Il ne cache pas son scepticisme.

– Certaines écoles disent qu’il faut faire sa thérapie pour pouvoir s’inscrire en tant qu’étudiant en coaching. C’est complètement anti-thérapie que de prescrire une thérapie pour un but ultérieur ! Cela démontre que ces écoles n’ont rien compris à la thérapie, qui est une démarche choisie et individuelle.

Vincent Lenhardt a entendu les derniers échanges. Pour lui, les choses sont en revanche limpides.

– Pour moi et dès le début, c’est de faire un travail sur soi qui était important. Ce n’était pas négociable car pour accompagner les gens, il faut avoir vécu le fait d’avoir été accompagné, d’avoir fait un travail sur soi, d’avoir fait un travail qui combine la spéléologie et l’archéologie, c’est-à-dire aller à l’intérieur de soi-même, développer son intelligence émotionnelle, développer l’accueil de la conscience et se remettre en cause.

– Cette démarche n’est-elle pas automatique dès qu’on change de métier ? demande Audrey.

– Mais ce n’est pas seulement l’idée de changer, c’est l’idée d’accéder à soi-même, de faire connaissance avec soi-même, avec son histoire, son enfance, toutes les épreuves qu’on a traversées. Qu’est-ce qui a constitué sa résilience ? Si on veut aider les personnes qui traversent des changements, des crises, des phases de deuil dans leur vie pro et en même temps perso, existentielle et relationnelle, il faut avoir « nettoyé ses lunettes ». Donc en premier point, il faut continuer ou démarrer une thérapie et aussi avoir un dispositif permanent avec un minimum de contrôle thérapeutique et de supervision.

Audrey se tourne vers un nouveau venu. Après une formation d’ingénieur à Polytechnique, un MBA à Stanford et une longue expérience professionnelle dans l’industrie, Jacques Tencé est devenu psychologue clinicien et intervient régulièrement chez Pluridis-Pluralia en tant que coach.

– Compte tenu de votre expérience, pensez-vous que la thérapie soit obligatoire pour débuter une formation au coaching ?

– Il faut qu’il y ait un besoin : faire une thérapie pour faire une thérapie, je n’en vois pas l’utilité. Par contre, on peut avoir un endroit pour déposer, un espace de parole lors de la formation, le rythme doit pouvoir être libre et adapté. Ce qui compte pour moi, c’est plutôt la qualité de l’avancée dans le chemin par rapport à soi-même que la thérapie elle-même. Je préfère le bon sens à des règles un peu dogmatiques.

Diane Daussy Hantz, qui est psychiatre de formation, est pour la thérapie

– La vision est très claire : pas de démarrage de formation s’il n’y a pas un travail thérapeutique d’activé. C’est indispensable d’avoir une certaine connaissance de ses zones d’ombre et d’avoir un lieu pour les travailler. Pour changer de croyances, il faut des mois, c’est pourquoi un travail individuel d’au moins un an est indispensable. Moi-même, j’avais fait une longue psychothérapie du fait de ma formation initiale, mais j’ai dû reprendre autre chose quand j’ai démarré la formation au coaching.

Jacques-Antoine Malarewicz, qui a lui aussi un background de psychiatre, est d’un avis opposé.

– Je trouve cela inadmissible. Faire une psychothérapie, c’est un choix individuel motivé par des éléments privés et personnels. Faire ou devoir faire une psychothérapie ou un semblant de psychothérapie parce qu’on veut être coach, cela me paraît un excès de pouvoir de la part du formateur.

– En quoi ces deux métiers sont-ils aussi distincts ?

– A partir d’une formation de coach, nombreux sont ceux qui prétendent avoir une activité de psychothérapeute. Il y a deux grosses différences. L’entreprise paie le coaching individuel en entreprise ; en psychothérapie, c’est le patient qui paie. Dans le coaching individuel, il est question de la sphère professionnelle et personnelle – ce en quoi nous existons en tant qu’individu – du coaché ; dans la psychothérapie, c’est la sphère personnelle et privée du patient qui est en jeu.

Valérie Rocoplan, directrice de Talentis, a posé ses affaires dans un coin. Pour elle, un coach doit impérativement avoir suivi une thérapie :

– C’est une obligation. Dire qu’on va travailler sur la matière humaine sans avoir soi-même travaillé sur soi, ça s’appelle de la gouroutisation ou de la manipulation.

– Vous les laissez libres de choisir le type de thérapie ? s’enquiert Audrey, qui anime le débat avec une énergie qu’elle se découvre.

– Ils choisissent ce qu’ils veulent : psychanalyse, psychothérapie… Mais c’est un travail sur soi qui n’est pas neutre. Or, c’est un critère fondamental : il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas travailler sur eux mais qui font travailler les autres sur eux-mêmes en étant coachs. Mais un coaching, ce n’est pas une thérapie ! La thérapie permet d’aider les coachs à voir la différence entre travail thérapeutique et travail de coaching. Sans l’avoir vécu soi-même, c’est extrêmement difficile de faire la part des choses et comme il y a beaucoup d’apprentis-sorciers en coaching, les gens qui ont été en thérapie voient bien la différence de travail, de profondeur… Il ne faut pas emmener les gens sur des terrains régressifs ou qui sont censés les faire décompenser… Les coachs peuvent ainsi mieux mettre les limites pour eux-mêmes dans leur travail.

Jacques-Antoine Malarewicz est plus que dubitatif :

– Beaucoup de gens qui ont fait du développement personnel – qui en fait ne développe que leur ego – se coupent progressivement des autres et en arrivent parfois à mépriser ceux qui ne sont pas entrés dans la même démarche. Ils se réfugient dans le prosélytisme et accumulent les formations, les psychothérapies.

Louis Baron, de l’université du Québec, rejoint Jacques-Antoine Malarewicz.

– Si le coaching devient de la thérapie, cela peut être dangereux si le coach n’est pas psy et a seulement lu des livres de pycho pop !

Quant à François Souweine, de l’Académie du Coaching, il est pour la thérapie.

– La voie que je recommande est tout simplement de faire ce qu’on appelle un travail thérapeutique avec un psychothérapeute. Tout accompagnant doit être accompagné.

Audrey voit que Nathalie Ducrot, d’ICF Suisse, lève les yeux au ciel.

– Et en Suisse, quelle est la tendance ?

– Ça fait dresser les cheveux sur la tête de toutes les écoles anglophones et suisses. La question du thérapeute dit bien ce que ça veut dire : la thérapie s’adresse à des gens qui ont une pathologie, c’est-à-dire une souffrance qui dépasse le registre du coaching. Voilà la limite claire.

– Comment expliquer cela de façon simple à quelqu’un qui est plutôt favorable ? s’interroge Audrey à voix haute.

– Ce qui serait une véritable richesse pour le monde du coaching, répond Nathalie Ducrot, c’est que chaque client potentiel ait une très bonne compréhension de ses besoins. On sait quand c’est le moment d’aller chez un kiné, un ostéopathe, un généraliste, une esthéticienne ou une pédicure. Ce sont des spécialités qui prennent soin du corps, pourtant chacun en comprend les nuances. Il serait souhaitable qu’il en soit de même pour la thérapie, le consulting, le mentoring ou le coaching. En tant que coach, c’est notre devoir de clarifier ses différences auprès des clients. Cela finira peut-être par entrer dans la compréhension générale. Je le souhaite vraiment.

Guillaume Thouvenel tempère.

– En ce qui concerne l’école que j’ai retenue, on est invité à faire un travail sur soi-même et c’est une recommandation pour démarrer cette formation, pas une obligation.

Lionel Costes vient d’entrer dans la salle. Audrey ne se fait pas prier.

– Nous échangeons sur la question de la thérapie et du travail sur soi dans le cadre des formations au coaching. Quelle est votre position ?

– Quel travail sur soi ? Pourquoi ? Si tu ne considères pas que tu es le premier acteur et que ton meilleur ami ce sont les autres, et ton pire ennemi toi-même, c’est mal barré. Tu dois être dans une réflexion sur toi-même de façon quasi constante. Il ne s’agit pas de prétendre ne pas être dans le déni, dans les projections, il s’agit de repérer quand on l’est pour pouvoir le dépasser. Le tronc de l’arbre, c’est toi !

Pour lui, qu’il y ait thérapie ou pas, l’essentiel est de toujours se remettre en question.

– Le coaching est un lieu de pouvoir et de manipulation. Il faut être d’une grande vigilance vis-à-vis de soi-même par rapport à son ego.

Marianne Robert de Massy est plutôt d’accord avec Lionel.

– Tu peux avoir fait dix ans de thérapie et ne jamais avancer. De même, tu peux prendre des feedback et ne pas évoluer. La question est : « Qu’est-ce que je fais de ce que j’apprends ? » C’est lié à son désir d’évolution, sa capacité à faire évoluer les choses et sa capacité à les incarner. Je fais tout cela pour montrer que je sais faire, montrer que je suis un coach ? Est-ce que je fais tout cela sur l’illusion d’aider, l’illusion de sauver les autres ? Quand c’est le cas, tu as la moitié de ton terrain d’évolution qui est en angle mort : « Je fais ma formation mais je ne prends pas ce qui est dans mon angle mort. »

Olivier Devillard rejoint cet avis, avec une nuance toutefois.

– Le travail sur soi ne se prescrit pas ! Il ne peut résulter que d’une décision personnelle. Prescrit, il est presque déjà détourné, pour ne pas dire dénaturé. C’est comme le coaching prescrit, qui ne s’appuie jamais sur une vraie demande de l’intéressé. Lorsqu’on sait que la thérapie prend fin au bout de quelques mois, inconsciemment on s’organise avec le temps, on évite les vrais sujets, sans laisser au praticien la possibilité de construire une stratégie thérapeutique. Le travail sur soi, c’est pour réaménager quelque chose en soi et non pour faire un « stage » en psy !

– Finalement, therapy or not therapy ?

– C’est tellement important que je dis : ce n’est pas le lieu. Le plus important est de se faire reconnaître par ses pairs. Par contre, certains coachs démarrent ensuite une thérapie et là je suis très fier.

Audrey regarde autour d’elle. Les discussions sont calmes, l’expression des visages détendue. Elle s’épate elle-même : cette question potentiellement explosive a débouché sur un débat constructif. Est-ce dû au cadre apaisant de la salle ? Ou à son talent de médiatrice ? Elle n’a pas le temps d’approfondir la question : la prof de yoga vient de faire son entrée dans l’espace de relaxation.

– Désolée pour le retard.

– Au contraire, dit Audrey avec un grand sourire, merci à vous. Nous avons pu commencer à « méditer » ensemble.

 

 

Le dîner s’est passé agréablement. Les conversations ont roulé sur tous les sujets du jour, profil des candidats au coaching, programme des écoles, supervision, certification, thérapie… Pourtant, Audrey a eu le plus grand mal à se concentrer. Les questions tournaient dans sa tête. Ce n’était pas désagréable, elle ne se sentait pas perdue comme après la première journée où là, vraiment, elle était à la ramasse… Non, ce qui l’anime ce soir, alors qu’elle consigne ses impressions dans son carnet, c’est une véritable soif de connaissance. Et, pourquoi le nier, la séance de relaxation a fait office de révélateur pour elle. Imaginez le tour de force : permettre à une vingtaine de fortes personnalités d’échanger sur un sujet pour le moins clivant dans un climat d’écoute et de respect mutuel… Après le débat houleux consacré à la certification, c’était une gageure, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a réalisé une sorte de… performance !

Comme il n’est pas trop tard, elle décide d’en toucher un mot à Alexandre. Il vient juste de superviser l’envoi au lit de ses enfants, ce qui constitue un autre type de performance, et il est disponible pour une petite causerie sur Skype.

– Bonsoir Alexandre.

– Salut Audrey. Eh, dis-moi, tu m’as l’air en pleine forme !

– C’est vrai ? J’ai l’impression d’être sur les rotules. J’ai la tête farcie d’infos.

– En tout cas, ça te réussit, l’événement « Coaching Meeting ». Tu veux que je te dise ? On ne te reconnaîtra pas quand tu rentreras lundi. Tu es radieuse.

– C’est vrai que c’est passionnant. Les intervenants sont tous de grande qualité, et les débats de haute tenue. Ici, personne ne parle pour ne rien dire !

– ça change de certaines réunions, pas vrai ?

– On dirait que chacun accorde une véritable attention à son interlocuteur. Tu sais quoi ? Je me suis aperçue tout à l’heure que je n’avais pas consulté mes mails de la journée !

– Eh bien… C’est une sorte de renaissance, on dirait ?

– J’ai l’impression de prendre une énorme bouffée d’oxygène. Mais tu sais ce qui me fait peur ?

– Dis-moi !

– C’est l’idée que c’est juste une pause. Une simple parenthèse avant de reprendre le collier après le week-end. Et que lundi, à 8 heures, tout recommencera comme avant.

Alexandre réfléchit.

– Il ne tient qu’à toi que ça ne soit pas juste une parenthèse. Après tout, tu as appris pas mal de choses, non ?

– C’est le moins qu’on puisse dire.

– Et Marie est emballée, elle aussi ?

– Elle est aux anges. Je ne l’avais plus vue de si bonne humeur depuis des années !

– Donc, à toi d’en tirer les enseignements.

– Mais j’ai peur de…

– Il te reste encore une journée. Ouvre grand tes oreilles, et ensuite on en discutera si tu veux bien.

– Tu as raison. Profitons de l’instant présent, comme dit Marie.

– Exact. A quoi les débats sont-ils consacrés demain ?

– Au business.

– Ah, on rentre dans le dur…

– Oui, soupire Audrey, l’argent… Le nerf de la guerre.

– Et si ce n’était pas une guerre, au fond ?

– Que veux-tu dire par là ?

– Rien. Bon, j’entends Chantal qui vient de rentrer dans la chambre. Je vais me coucher, moi aussi.

– Oui, vas-y… Et transmets-lui mes amitiés !

– On se voit lundi pour reparler de tout ça ?

– Sans faute.

Audrey éteint son ordinateur.

Une phrase tourne dans son esprit.

« Et si ce n’était pas une guerre, au fond ? »

Prochain épisode N°14  :Troisième partie. Mythes et réalités du métier de coach

Chaque semaine, je publie un nouvel épisode qui vous permet de lire et de découvrir patiemment Socrate avait-il un coach. Si vous souhaitez aller plus vite, il suffit de cliquer ici !

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